Le Lapidaire (1)

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“Le pouvoir corrompt ; le pouvoir absolu corrompt absolument”. Cette belle vérité ne doit pas justifier cette belle naïveté, selon laquelle le specimen politique se corromprait au contact du pouvoir, et à l’usage de sa réalité. Le plus souvent, il s’agit de gangsters et de scélérats, qui par le vote s’achètent une respectabilité, et par l’exercice du pouvoir, une impunité judiciaire.

L’ambition politique : jouir de briser les règles existantes, pour appliquer les siennes. En pensée, synonyme de délinquance.

Ce qui motive le militant dans l’idéologie politique, c’est le moment où deviendra nécessaire le pragmatisme. C’est-à-dire : s’affranchir des règles.

Clergé séculaire : ces étranges “serviteurs de l’Etat”, leur “vocation”, leurs “rituels républicains”… Peut-être la forme cléricale est-elle la seule forme pérenne de gouvernance des sociétés.

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“L’hallucination visuelle, telle qu’elle se manifeste dans les psychoses aigües, suppose donc “une régression plus profonde”, alors que les hallucinations acoustico-verbales peuvenr participer à la fonction restauratrice (constructive) du délire comme essai de guérison.”

(JF.Chevrier, “L’hallucination artistique”, p.552) Cf. Rosolato à propos d’Artaud.

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“… Et, constatant la persistance de bloquages empêchant la guérison, Freud développa le concept dualiste de pulsion de mort, cette tendance innée – et refoulée – à l’auto-destruction…” Dirait-on : “Constatant que ses patients mouraient, le médecin développa le concept de maladie”? (Et c’est pourtant bien ce qui se passa !) Mais c’est le luxe de l’Inconscient : pouvoir toujours repousser d’un cran les causes premières (dont on n’interrogera pas la nécessité dans le raisonnement, bien sûr). Plusieurs points discutables. Premièrement Freud, constatant l’échec de sa thérapie, choisit de l’invalider dans son fondement théorique, tout en continuant sa pratique, en invoquant une nécessaire maladie transcendantale. Deuxièmement, l’amalgame insensé entre une tendance qui serait innée, naturelle, en un mot vitale chez l’homme, et la mort. Il faut voir ici l’abus de langage de Freud, et l’abus méthodologique qui en est fait, son acommodement à toutes les sauces. La dite pulsion de mort reste une pulsion vitale au même titre que sa transparente et tautologique opposée, la pulsion de vie. Eros et Thanatos sont de belles images, mais ne sont dualité que dans certaines versions de la mythologie. Enfin, face au paradoxe intellectuel que serait une maladie à la fois pulsion non pas, de vie, mais de la vie, et commune à tous les humains, on peut s’interroger : qu’appelle-t-on ici “maladie”? Sinon peut-être un simple lieu commun, à savoir que l’être humain est perdu et démuni face à son environnement – celui-ci comprenant la perception qu’il “a”, ou plutôt fabrique, de lui-même. La maladie freudienne pourrait bien n’être, finalement, qu’un accord tacite entre le patient et l’analyste.

(Ce que savent tous les médecins : admettre le prétexte, et laisser dire le patient. “Je viens pour ceci, mais je souffre de cela ; cela je ne veux pas le dire, mais je vais l’indiquer”. Le divan n’en serait que la version para-religieuse.)

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Les paléontologues ne font pas que des découvertes : ils font également beaucoup de suppositions. La plus dénuée de fondement est le rôle “magique” des peintures rupestres. On admet facilement que les représentations de scènes de chasse jouaient un rôle d’invocation de la bonne fortune, ou de célébration rituelle d’une expédition réussie… Pourquoi tout ce decorum, cette supposition à-priori de l’existence du magico-religieux dans la mentalité pré-historique? Issus de plusieurs millénaires où l’Art et le Religieux furent quasiment confondus, cela nous semble évident par habitude. Pourtant, l’inversion logique est ici patente : on n’explique pas un mode de pensée par un autre, censé lui “succéder” (mais de quelle manière, selon quelle articulation?). Bien plus, il semble absurde de croire encore à la nécessaire imbrication de ces deux modes d’expression humains – le lien en est brisé, et malgré tout nous restons Hommes. Je préfère voir dans ces artistes rupestres d’aimables autodidactes, qui comme nos autodidactes actuels, se plaisaient essentiellement à figurer ce qui leur était agréable, ou simplement digne d’être représenté.

La référence aux pratiques magiques des tribus dites encore “primitives” – entendre “ils vivent comme vivaient nos ancêtres préhistoriques” – n’est pas plus pertinente. De la même manière que les grands singes actuels ne sont pas nos ancêtres humanoïdes, les tribus qui vivent maintenant (et il y a quelques siècles, dérisoires ici) sont issues des mêmes dizaines de millénaires d’évolution que nous ; qui sait les âges et les changements par lesquelles elles sont passées? Elles n’ont, ou plutôt n’avaient, jusqu’à la clôture du monde sur lui-même, de primordial que leur environnement.

Enfin, on ne croit plus réellement que le sentiment religieux ou transcendantal soit apparu en réaction aux éléments déchaînés, ou plutôt : par crainte d’eux. C’est que nous avions été tellement imbibés de dieux vengeurs, de divinités colériques et capricieuses, que nous calquions cette construction secondaire sur les croyances primitives. Les premiers élans sont cosmogoniques, et purement descriptifs : le Ciel, la Terre, la Nuit. Principes naturels, principes impersonnels*. Les divinités (ou entités magiques), elles, sont dotées d’intentions, ou à tout le moins de capacités d’interaction (magie). Leur motif existentiel est le Faire. Les divinités sont la volonté qui meut les éléments, plus ou moins assimilées à ceux-ci dans leur essence. On peut supposer que pour être en mesure de concevoir une volonté divine de faire – une intention médiatisée – il aura fallu que l’homme, au préalable, puisse déjà concevoir celle-ci dans son expérience propre. Ce serait alors l’invention de l’Outil, et par là d’une forme première de subjectivité, qui aurait rendu possible de prêter aux éléments intentions et moyens. Quoi qu’il en soit, tout ceci n’est que suppositions, et le restera. On s’interrogera plutôt sur ce qui nous pousse, hommes modernes, à vouloir sans cesse que le primitif ait eu cette urgence, ce besoin impérieux du religieux… Et surtout, que ce religieux soit fondamentalement une explication pseudo-rationnelle du monde, plutôt qu’un système complexe de maintien dans le temps d’une société. Nous ne pouvons plus croire que le religieux soit une part indissoluble et éternelle de l’homme, qui ne mourra qu’avec lui. Contrairement aux apparences, et aux explications routinières, le religieux est bel et bien mort, définitivement et partout – nulle population ne pouvant plus se retrancher des autres. Qu’il subsiste des formes – en tout cas des volontés – de transcendance, cela semble évident ; leur piètre qualité d’ersatz ne prêtant pas à l’optimisme. Malgré tout, nous avons coupé les ponts, et n’avons pas été foudroyés.

* Il y a la théorie selon laquelle les mots premiers seraient, de notre point de vue, tous formes verbales des choses décrites (“Etre-ciel” plutôt que “le ciel”). Par-là s’animeraient (comme dans “animiste”) tout un monde de choses vivantes, habitantes et habitées. Ce qui tendrait à annuler le terme “impersonnel”. Sauf si… ce mouvement-vers qu’implique la forme verbale n’était pas réduit aux formes “animées”, mais étendu à l’intégralité de la perception du monde, inanimé ou pas. Il suffit de s’allonger au sol, par un jour d’été sans vent et sans nuage, pour mesurer le mouvement de l’immobile.

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