Le Lapidaire (2)

Dans les films d’action, on ne tue personne : on met un costume à des impacts.

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“On comprend facilement pourquoi la dernière “scission de classe” au sein du capitalisme séparera les surgratifiés et ceux qui sont normalement ou mal payés. Un peu plus ambitieuse, la compréhension des raisons pour lesquelles cette scission devient à peu près équivalente à l’opposition entre les beautiful people et les gens dotés de visages qui ne rapportent rien. Si l’on veut définir la signification du mot “peuple” dans le capitalisme avancé, on tombe sur la masse de ceux qui restent exclus de la surgratification. Le peuple, c’est ce qui peut être certain, même à l’avenir, de ne rien recevoir en échange de sa simple apparition.”

(Peter Sloterdijk, “Colère et Temps” p.277, Libella-Maren Sell 2007.)

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L’ignorance est une fille facile qui se donne au premier séducteur venu. C’est une pauvre cahute sans porte ni fenêtre, ouverte aux quatre vents. Ses murs sont illusoires, ses fondations inexistantes. On ne construit rien dessus, même par accumulation. Empilez les ignorances : vous n’aurez qu’un bidonville de la pensée.

L’ignorance n’est pas cette forteresse inexpugnable qui laisserait le monde à sa porte. Quand on découvre soi-même le monde et ses chemins divers, on la pense comme une fermeture, un refus, on s’y cogne sans cesse ; solidement installée avec le temps, cette conviction n’en est pas moins fausse. Etre ignorant, ce n’est pas tant ignorer le monde extérieur que s’ignorer soi-même. C’est se remplir des mots des autres au point de ne plus trouver les siens. Prendre pour argent comptant ce qui se donne avec le plus d’évidence : les traditions familiales, les impératifs de reproduction sociale, tout ce qui passe, tout ce qui se dit et se répète, les lieux communs venus des media, des collègues, des proches. Etre ignorant, c’est être incapable, faute de critères suffisants, de sélectionner ; c’est approuver même le nuisible. Ce qui s’oppose à l’ignorance n’est pas l’érudition, mais l’intelligence, cette faculté de faire des choix.

Mais les ignorants ne savent pas reconnaître les mensonges, il suffit que cela vienne à eux pour être une vérité. Et ainsi ils approuvent ce qui est contre leur vie même. Ils savent profondément qu’on leur ment, qu’on les exploite, qu’on se joue d’eux ; tous s’accordent à dire que la vie n’est pas chose facile, pas la leur en tout cas. Ils n’ignorent pas les formes de la misère humaine, ils en sont les premières victimes et ses expérimentateurs séculaires. Pourtant, qu’on leur propose de s’en affranchir et ils ruent dans les brancards. C’est qu’ils se savent sans défense et prennent peur. Ils suivent l’air du temps, et se raccrochent farouchement à tout ce qui pourraît y accréditer la fatalité, l’inexorabilité de leur misère, comme pour justifier celle-ci aux yeux du monde – et donc aux leurs : «Regardez-nous : nous avons pourtant fait tout ce qu’il fallait».

Alors il leur faut être du seul côté possible, c’est-à-dire reproduire sans cesse le modèle qui leur paraît dominant, et qui l’est ainsi encore un peu plus. Et si ce modèle repose sur leur propre exploitation, leur propre rabaissement, c’est sans importance, « c’est comme ça ». Ils ne peuvent plus prendre soin d’eux.

Comme des détritus portés par le vent, ils s’agglomèrent dans les coins du monde. Si jamais l’un des leurs s’égare, agit suivant des instincts d’eux inconnus, c’est toujours un accident, un drame : un événement sans explication. Les ignorants savent sans le savoir, mais préfèrent suivre des mots qui leur parlent de choses qu’ils ne connaissent pas, s’en submergent, confondent tout, puis disparaissent. Personne ne part à leur recherche.

L’ignorance n’est pas la bêtise, même si cette dernière parle à sa place et la jette dans les abîmes, les rêves de grandeur aux fondations d’ordure. Combattre l’ignorance, ce n’est pas combattre les ignorants. C’est combattre leur exploitation par moins ignorant qu’eux, ce cynisme qui n’est pas tant cette manipulation que la volonté de la multiplier à l’infini. L’ennemi dernier est bien la Bêtise, cet enfant monstrueux de l’ignorance et de la malignité qui s’en saisit.

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” – Je ne sais rien sur les mystères – des pratiques bruyantes et païennes, plus ou moins indécentes. Non, je ne vois rien de merveilleux dans ces stupidités-là. Et je me demande comment quelqu’un qui a vécu à Londres, à Paris ou à New York pourrait s’en émerveiller.

   – Ah ! Tout le monde vit à Paris, à Londres ou à New York, dit le jeune homme comme si c’était un argument décisif.”

(D.H. Lawrence, “L’amazone fugitive” 1928. Le Livre de Poche.)

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Quiconque a entrepris d’explorer ses souterrains finit toujours par se retrouver les pieds dans la merde – et toujours plus et plus vite que prévu.  Il faut à tout prix refuser de s’y noyer. C’est le seul moyen de retrouver la surface, qui est notre habitat naturel. Bien sûr, nos chaussures garderont toujours cette odeur atténuée mais persistante de cloaque – cela ne nous empêchera pas de marcher. Et peut-être, c’est ce relent même qui nous fera préférer le mouvement, et les espaces bien aérés aux lieux confinés.

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Lectures recommandées (à défaut d’être ici commentées):

Peter SLOTERDIJK

“Le Palais de Cristal. A l’intérieur du capitalisme planétaire.” 2005. Hachette Littératures 2007 (10€)

“Colère et Temps” 2006. Libella-Maren Sell Editeurs 2007.

“Tu dois changer ta vie. De l’anthropotechnique.” 2009. Fayard/Pluriel 2015 (12€)

Michel THERON

“Petit Lexique des Hérésies Chrétiennes” Albin Michel 2005.

Karin BOYE

“Kallocaïne” 1940. Les Moutons Electriques 2016 (7,90€)

Christopher PRIEST

“Le don” 1984. Le Livre de Poche 1994.

“La séparation” 2002. Denoël / Folio SF 2005.

4 réponses sur “Le Lapidaire (2)”

    1. Dans le même thème :
      “Le problème n’est pas de changer la conscience des gens ou ce qu’ils ont dans la tête, mais le régime politique, économique, institutionnel de production de la vérité.”
      (MF. D&E t.2§192)
      et ceci (plus rude) :
      “On ne réfute pas une maladie.” (FN.)

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