Bull Caisson

Sortie de la version définitive de ‘Bulle Caisson’ (couverture couleur, illustrations intérieures) + Anniversaire Comte Ø + Exposition Lwik. Vente de livres de Comte Ø (prix d’amis) et d’affiches de Lwik.

Soirée DJ Selekta (festive mais pointue) : Rock, rock noise, punk, post punk, pop psyché, rap old school, électro space et musique des îles…

Aux platines : Mr Honk, Groin, Comte Ø + Guests…

Le Lapidaire (3)

le lapidaire

“Savez-vous ce que nous faisons quand un avion vibre au point de se disloquer en plein vol? Eh bien, nous le détruisons et reconstruisons le même, exactement le même ; et celui-là, allez savoir pourquoi, ne vibre pas.”

(Daniel Pennac, “Histoire d’un corps”.)

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“… Le pouvoir en Occident, c’est ce qui se montre le plus, donc ce qui se cache le mieux : ce qu’on appelle “la vie politique” depuis le 19° siècle, c’est (un peu comme la Cour à l’époque monarchique) la manière dont le pouvoir se donne en représentation. Ce n’est ni là ni comme ça qu’il fonctionne. Les relations de pouvoir sont peut-être parmi les choses les plus cachées dans le corps social.”

(Michel Foucault)

En quelques lignes lapidaires, Foucault s’amusait à déplacer le propos de tout commentaire politique, et à invalider à quarante ans de distance, tout le cirque dont on nous abreuve ces jours-ci à grands coups d'”enjeux”, de “batailles électorales”, en fait l’état politico-médiatique de guerre permanente. Ou, autrement dit : “La vitrine qui dirige le magasin”.

Heureusement, il ne manque pas d’ouvrages traitant de ces relations souterraines de pouvoir, ou ayant pour sujet “ce qui se passe” au quotidien*. Plus rares sont les ouvrages reliant l’analyse historique et philosophique aux phénomènes invisibles qui transpercent l’économie, la culture, et in fine notre vie de tous les jours. Peter Sloterdijk, depuis une quinzaine d’années, réussit à apporter une vision originale et pertinente sur l’état du monde (plutôt occidental il est vrai), tout en gardant en ligne de mire la manière dont certains courants influencent notre quotidien et sa perception. Auteur érudit et touche-à-tout, amateur de Nietzsche et de Rilke, lecteur critique de Heidegger, Sloterdijk identifie certains phénomènes massifs qui ont inondé la pensée du 20eme siècle, sans pourtant qu’aucun “penseur” ne les ait interrogés jusque là**.

Un de ces phénomènes est le Management – sa pensée, son application. On pourrait paraphraser Marx avec grandiloquence : “Un spectre hante le Monde” ou, plus humblement, Saint Augustin “Quand on ne me le demande pas, je sais ce que c’est ; quand on me le demande, je ne le sais plus.”. Tout le monde sait plus ou moins ce qu’est le management ; tout le monde voit bien que cette discipline est présente à tous les échelons de l’organisation sociale, partout dans le monde. Pourtant, à part quelques ouvrages spécialisés, ou strictement polémiques, on ne peut pas dire que le sujet mobilise les intellectuels (du moins tant qu’on n’applique pas les méthodes manageriales à leurs postes universitaires). Il est vrai que le sujet n’est pas facile à circonscrire ; tel le vif-argent, il inonde toutes les strates politiques, économiques et sociales, et s’y dépose de manière pérenne.

Il ne sera pas possible ici de vraiment explorer ce vaste sujet, tout au plus attirer l’attention dessus, et introduire quelques questions.

Le management semble strictement originaire de la sphère économique ; pourtant son vocabulaire est issu du politique et du militaire. C’est bien de ces domaines qu’il vient, et le simple fait qu’il se soit étendu à la gestion économique est déjà en soi un sujet intéressant. Contre une analyse simpliste qui voudrait que le management soit simplement un mode de domination patronale, il faut bien voir que les théories de l’organisation, leurs stratégies et leurs modes d’application pratique sont la base de toutes les idéologies politiques, celles-ci y ajoutant leur pathos propre. C’est particulièrement vrai pour les organisations anarchistes ou libertaires, pour lesquelles le management – ou l’engineering – social est à la fois l’objectif final et la praxis permanente. Le fait que le management économique stricto sensu s’étende par capillarité à l’ensemble des relations sociales n’est pas si aberrant dans le principe ; que cette extension aboutisse à des choses détestables est un autre problème.

Aussi, il semble impossible d’avoir une vision monolithique du management, et ce d’autant plus que ses théories ont évolué, évoluent encore, avec des phénomènes datables et mesurables de ruptures et de retours à l’ancien. Par sa fluidité, le management se répand partout ; il est aussi réceptif à toutes sortes d’influences culturelles et sociales, et pas seulement théoriques. Il suffit de voir l’influence du modèle japonais sur la pratique occidentale dans les années 70 et 80, ou encore le succès des méthodes libertariennes de la Silicon Valley auprès de grands groupes bureaucratiques… L’efficacité économique n’explique pas les changements de paradigme : ceux-ci sont liés à l’apparition d’un contexte et à de nouvelles capacités d’analyse.

Une histoire du management reste à écrire, celle de ses courants internes, de ses batailles. Car le management contemporain, tel qu’on le connaît par ses abus et son extension “gestionnaire” à la totalité de la vie, n’est pas une fatalité, une évolution inexorable. Quelles théories externes l’ont nourri, quelles résistances internes ont été vaincues, pour aboutir à cette pratique complexe de la relation humaine qui semble tout à la fois justifier les pires cruautés et, dans le même temps, les mièvreries les plus affligeantes? Il ne suffit pas d’invoquer le rôle grandissant de l’actionnaire, ou l’explosion du capitalisme financier : ces évidences massives s’effritent dès que l’on y regarde d’un peu plus près. Il s’agit, justement, de considérer le management comme un phénomène culturel et intellectuel, comme une pensée protéiforme et absolument irréductible, comme toute pensée, à la sphère économique***. Quel parallèle faire entre l’essor du management et celui de l’athlétisme mondial depuis un siècle? Comment articuler le management et le principe d’autonomie cher à Castoriadis? Quelle fut l’influence des communautés néo-rurales ou celle du renouveau charismatique? Si à première vue ces rapprochement semblent abusifs, voire délirants, il suffira de lire quelques ouvrages théoriques sur le management, ou quelques autres pour la bonne pratique manageriale, pour mesurer la complexité du sujet et la multiplicité de ses connexions à d’autres domaines. Pour l’athlétisme, la fitness et l’anthropotechnique en général, lire “Tu dois changer ta vie” de Peter Sloterdijk. Pour ce qui est de la bureaucratie, de l’autonomie et de l’intelligence comme problème, croiser “100 ans de management” (Bruno Jarrosson, Ed. Dunod) et les ouvrages de Cornelius Castoriadis (Points). Pour le reste… “Acid test” de Tom Wolfe (Points).

* Du type “L’histoire secrète du patronat français” ou le rapport officiel sur l’essor des troubles musculo-squelettiques (références absentes, désolé), pour rester dans le thème…

** Si ce n’est, tout particulièrement, Foucault justement – avec ceci qu’il n’a pas tant inventé un système théorique des “relations de pouvoir”, que patiemment construit une méthode de lecture (il est proche de Nietzsche en cela). Mais toutes les problématiques soulevées depuis ses ouvrages “bio-politiques” jusqu’aux derniers écrits sur le “souci de soi” se retrouvent dans les problèmes posés au management depuis un demi-siècle… Plus récemment, avec une approche plus sociologique, les ouvrages de Luc Boltanski : “De la justification. Les économies de la grandeur” (avec L.Thévenot, 1991), “Le nouvel esprit du capitalisme” (avec E.Chiapello, 1999), “De la critique. Précis de sociologie de l’émancipation” (2009), tous chez Gallimard.

*** L’inconvénient des explications par le tout-économique est justement de ne pas expliquer le pourquoi de cet économisme total – pratique s’il s’agit de le célébrer, dommageable s’il s’agit de le critiquer. On ne peut plus croire qu’il y ait un facteur agissant auquel on puisse tout réduire. Qui plus est, il semble insensé de prétendre “expliquer” par des choses dont on nous dit tout mais dont on ne sait rien, ces constats que l’on peut faire soi-même chaque jour ; l’inverse semble préférable (à moins de comprendre à rebours la citation de Foucault en introduction). C’est la croyance des “complotistes” de toutes intensités, qui croient pouvoir, sans sortir de chez eux, discerner derrière les écrans, d’autres écrans ultimes, sans face cachée… Si l’information est une religion, le complotisme est sa superstition.

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“Ce que nous recherchons, c’est la manière dont les gens s’arrangent, c’est-à-dire comment ils créent un nouveau système à partir des schémas théoriques qu’on leur impose. […] Ils ne se résignent pas. Solitairement ou en groupe, ils inventent des stratégies pour résister aux pressions extérieures, maintenir leurs avantages et en conquérir d’autres. […] En apparence tout est prévu par des règles impératives : normes de rendement, avancement, affectation aux postes, etc. L’organigramme est parfait et théoriquement chaque cas de figure est prévu. Nous interrogeons les gens. Et nous découvrons que toutes les règles sont observées mais que tout marche en fait autrement.”

 (M.Crozier)

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“Dans les organisations, dans la vie collective en général, les acteurs font ce qu’ils font, non pas parce qu’ils sont bêtes, stupides, voire mal intentionnés, mais parce qu’ils sont intelligents (entendre la capacité modeste de l’acteur, dans le contexte précis dans lequel il se trouve, ici, maintenant, à identifier une solution, qui est pour lui la moins mauvaise ou la première acceptable). En d’autres termes, les problèmes que nous rencontrons dans les organisations ne tiennent pas à la bêtise humaine, mais bien à l’intelligence humaine.”

(F.Dupuy)

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“T’es pire qu’une chaise en pin.” (ND.)

Le Lapidaire (2)

le lapidaire

Dans les films d’action, on ne tue personne : on met un costume à des impacts.

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“On comprend facilement pourquoi la dernière “scission de classe” au sein du capitalisme séparera les surgratifiés et ceux qui sont normalement ou mal payés. Un peu plus ambitieuse, la compréhension des raisons pour lesquelles cette scission devient à peu près équivalente à l’opposition entre les beautiful people et les gens dotés de visages qui ne rapportent rien. Si l’on veut définir la signification du mot “peuple” dans le capitalisme avancé, on tombe sur la masse de ceux qui restent exclus de la surgratification. Le peuple, c’est ce qui peut être certain, même à l’avenir, de ne rien recevoir en échange de sa simple apparition.”

(Peter Sloterdijk, “Colère et Temps” p.277, Libella-Maren Sell 2007.)

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L’ignorance est une fille facile qui se donne au premier séducteur venu. C’est une pauvre cahute sans porte ni fenêtre, ouverte aux quatre vents. Ses murs sont illusoires, ses fondations inexistantes. On ne construit rien dessus, même par accumulation. Empilez les ignorances : vous n’aurez qu’un bidonville de la pensée.

L’ignorance n’est pas cette forteresse inexpugnable qui laisserait le monde à sa porte. Quand on découvre soi-même le monde et ses chemins divers, on la pense comme une fermeture, un refus, on s’y cogne sans cesse ; solidement installée avec le temps, cette conviction n’en est pas moins fausse. Etre ignorant, ce n’est pas tant ignorer le monde extérieur que s’ignorer soi-même. C’est se remplir des mots des autres au point de ne plus trouver les siens. Prendre pour argent comptant ce qui se donne avec le plus d’évidence : les traditions familiales, les impératifs de reproduction sociale, tout ce qui passe, tout ce qui se dit et se répète, les lieux communs venus des media, des collègues, des proches. Etre ignorant, c’est être incapable, faute de critères suffisants, de sélectionner ; c’est approuver même le nuisible. Ce qui s’oppose à l’ignorance n’est pas l’érudition, mais l’intelligence, cette faculté de faire des choix.

Mais les ignorants ne savent pas reconnaître les mensonges, il suffit que cela vienne à eux pour être une vérité. Et ainsi ils approuvent ce qui est contre leur vie même. Ils savent profondément qu’on leur ment, qu’on les exploite, qu’on se joue d’eux ; tous s’accordent à dire que la vie n’est pas chose facile, pas la leur en tout cas. Ils n’ignorent pas les formes de la misère humaine, ils en sont les premières victimes et ses expérimentateurs séculaires. Pourtant, qu’on leur propose de s’en affranchir et ils ruent dans les brancards. C’est qu’ils se savent sans défense et prennent peur. Ils suivent l’air du temps, et se raccrochent farouchement à tout ce qui pourraît y accréditer la fatalité, l’inexorabilité de leur misère, comme pour justifier celle-ci aux yeux du monde – et donc aux leurs : «Regardez-nous : nous avons pourtant fait tout ce qu’il fallait».

Alors il leur faut être du seul côté possible, c’est-à-dire reproduire sans cesse le modèle qui leur paraît dominant, et qui l’est ainsi encore un peu plus. Et si ce modèle repose sur leur propre exploitation, leur propre rabaissement, c’est sans importance, « c’est comme ça ». Ils ne peuvent plus prendre soin d’eux.

Comme des détritus portés par le vent, ils s’agglomèrent dans les coins du monde. Si jamais l’un des leurs s’égare, agit suivant des instincts d’eux inconnus, c’est toujours un accident, un drame : un événement sans explication. Les ignorants savent sans le savoir, mais préfèrent suivre des mots qui leur parlent de choses qu’ils ne connaissent pas, s’en submergent, confondent tout, puis disparaissent. Personne ne part à leur recherche.

L’ignorance n’est pas la bêtise, même si cette dernière parle à sa place et la jette dans les abîmes, les rêves de grandeur aux fondations d’ordure. Combattre l’ignorance, ce n’est pas combattre les ignorants. C’est combattre leur exploitation par moins ignorant qu’eux, ce cynisme qui n’est pas tant cette manipulation que la volonté de la multiplier à l’infini. L’ennemi dernier est bien la Bêtise, cet enfant monstrueux de l’ignorance et de la malignité qui s’en saisit.

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” – Je ne sais rien sur les mystères – des pratiques bruyantes et païennes, plus ou moins indécentes. Non, je ne vois rien de merveilleux dans ces stupidités-là. Et je me demande comment quelqu’un qui a vécu à Londres, à Paris ou à New York pourrait s’en émerveiller.

   – Ah ! Tout le monde vit à Paris, à Londres ou à New York, dit le jeune homme comme si c’était un argument décisif.”

(D.H. Lawrence, “L’amazone fugitive” 1928. Le Livre de Poche.)

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Quiconque a entrepris d’explorer ses souterrains finit toujours par se retrouver les pieds dans la merde – et toujours plus et plus vite que prévu.  Il faut à tout prix refuser de s’y noyer. C’est le seul moyen de retrouver la surface, qui est notre habitat naturel. Bien sûr, nos chaussures garderont toujours cette odeur atténuée mais persistante de cloaque – cela ne nous empêchera pas de marcher. Et peut-être, c’est ce relent même qui nous fera préférer le mouvement, et les espaces bien aérés aux lieux confinés.

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Lectures recommandées (à défaut d’être ici commentées):

Peter SLOTERDIJK

“Le Palais de Cristal. A l’intérieur du capitalisme planétaire.” 2005. Hachette Littératures 2007 (10€)

“Colère et Temps” 2006. Libella-Maren Sell Editeurs 2007.

“Tu dois changer ta vie. De l’anthropotechnique.” 2009. Fayard/Pluriel 2015 (12€)

Michel THERON

“Petit Lexique des Hérésies Chrétiennes” Albin Michel 2005.

Karin BOYE

“Kallocaïne” 1940. Les Moutons Electriques 2016 (7,90€)

Christopher PRIEST

“Le don” 1984. Le Livre de Poche 1994.

“La séparation” 2002. Denoël / Folio SF 2005.

Le Lapidaire (1)

le lapidaire

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“Le pouvoir corrompt ; le pouvoir absolu corrompt absolument”. Cette belle vérité ne doit pas justifier cette belle naïveté, selon laquelle le specimen politique se corromprait au contact du pouvoir, et à l’usage de sa réalité. Le plus souvent, il s’agit de gangsters et de scélérats, qui par le vote s’achètent une respectabilité, et par l’exercice du pouvoir, une impunité judiciaire.

L’ambition politique : jouir de briser les règles existantes, pour appliquer les siennes. En pensée, synonyme de délinquance.

Ce qui motive le militant dans l’idéologie politique, c’est le moment où deviendra nécessaire le pragmatisme. C’est-à-dire : s’affranchir des règles.

Clergé séculaire : ces étranges “serviteurs de l’Etat”, leur “vocation”, leurs “rituels républicains”… Peut-être la forme cléricale est-elle la seule forme pérenne de gouvernance des sociétés.

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“L’hallucination visuelle, telle qu’elle se manifeste dans les psychoses aigües, suppose donc “une régression plus profonde”, alors que les hallucinations acoustico-verbales peuvenr participer à la fonction restauratrice (constructive) du délire comme essai de guérison.”

(JF.Chevrier, “L’hallucination artistique”, p.552) Cf. Rosolato à propos d’Artaud.

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“… Et, constatant la persistance de bloquages empêchant la guérison, Freud développa le concept dualiste de pulsion de mort, cette tendance innée – et refoulée – à l’auto-destruction…” Dirait-on : “Constatant que ses patients mouraient, le médecin développa le concept de maladie”? (Et c’est pourtant bien ce qui se passa !) Mais c’est le luxe de l’Inconscient : pouvoir toujours repousser d’un cran les causes premières (dont on n’interrogera pas la nécessité dans le raisonnement, bien sûr). Plusieurs points discutables. Premièrement Freud, constatant l’échec de sa thérapie, choisit de l’invalider dans son fondement théorique, tout en continuant sa pratique, en invoquant une nécessaire maladie transcendantale. Deuxièmement, l’amalgame insensé entre une tendance qui serait innée, naturelle, en un mot vitale chez l’homme, et la mort. Il faut voir ici l’abus de langage de Freud, et l’abus méthodologique qui en est fait, son acommodement à toutes les sauces. La dite pulsion de mort reste une pulsion vitale au même titre que sa transparente et tautologique opposée, la pulsion de vie. Eros et Thanatos sont de belles images, mais ne sont dualité que dans certaines versions de la mythologie. Enfin, face au paradoxe intellectuel que serait une maladie à la fois pulsion non pas, de vie, mais de la vie, et commune à tous les humains, on peut s’interroger : qu’appelle-t-on ici “maladie”? Sinon peut-être un simple lieu commun, à savoir que l’être humain est perdu et démuni face à son environnement – celui-ci comprenant la perception qu’il “a”, ou plutôt fabrique, de lui-même. La maladie freudienne pourrait bien n’être, finalement, qu’un accord tacite entre le patient et l’analyste.

(Ce que savent tous les médecins : admettre le prétexte, et laisser dire le patient. “Je viens pour ceci, mais je souffre de cela ; cela je ne veux pas le dire, mais je vais l’indiquer”. Le divan n’en serait que la version para-religieuse.)

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Les paléontologues ne font pas que des découvertes : ils font également beaucoup de suppositions. La plus dénuée de fondement est le rôle “magique” des peintures rupestres. On admet facilement que les représentations de scènes de chasse jouaient un rôle d’invocation de la bonne fortune, ou de célébration rituelle d’une expédition réussie… Pourquoi tout ce decorum, cette supposition à-priori de l’existence du magico-religieux dans la mentalité pré-historique? Issus de plusieurs millénaires où l’Art et le Religieux furent quasiment confondus, cela nous semble évident par habitude. Pourtant, l’inversion logique est ici patente : on n’explique pas un mode de pensée par un autre, censé lui “succéder” (mais de quelle manière, selon quelle articulation?). Bien plus, il semble absurde de croire encore à la nécessaire imbrication de ces deux modes d’expression humains – le lien en est brisé, et malgré tout nous restons Hommes. Je préfère voir dans ces artistes rupestres d’aimables autodidactes, qui comme nos autodidactes actuels, se plaisaient essentiellement à figurer ce qui leur était agréable, ou simplement digne d’être représenté.

La référence aux pratiques magiques des tribus dites encore “primitives” – entendre “ils vivent comme vivaient nos ancêtres préhistoriques” – n’est pas plus pertinente. De la même manière que les grands singes actuels ne sont pas nos ancêtres humanoïdes, les tribus qui vivent maintenant (et il y a quelques siècles, dérisoires ici) sont issues des mêmes dizaines de millénaires d’évolution que nous ; qui sait les âges et les changements par lesquelles elles sont passées? Elles n’ont, ou plutôt n’avaient, jusqu’à la clôture du monde sur lui-même, de primordial que leur environnement.

Enfin, on ne croit plus réellement que le sentiment religieux ou transcendantal soit apparu en réaction aux éléments déchaînés, ou plutôt : par crainte d’eux. C’est que nous avions été tellement imbibés de dieux vengeurs, de divinités colériques et capricieuses, que nous calquions cette construction secondaire sur les croyances primitives. Les premiers élans sont cosmogoniques, et purement descriptifs : le Ciel, la Terre, la Nuit. Principes naturels, principes impersonnels*. Les divinités (ou entités magiques), elles, sont dotées d’intentions, ou à tout le moins de capacités d’interaction (magie). Leur motif existentiel est le Faire. Les divinités sont la volonté qui meut les éléments, plus ou moins assimilées à ceux-ci dans leur essence. On peut supposer que pour être en mesure de concevoir une volonté divine de faire – une intention médiatisée – il aura fallu que l’homme, au préalable, puisse déjà concevoir celle-ci dans son expérience propre. Ce serait alors l’invention de l’Outil, et par là d’une forme première de subjectivité, qui aurait rendu possible de prêter aux éléments intentions et moyens. Quoi qu’il en soit, tout ceci n’est que suppositions, et le restera. On s’interrogera plutôt sur ce qui nous pousse, hommes modernes, à vouloir sans cesse que le primitif ait eu cette urgence, ce besoin impérieux du religieux… Et surtout, que ce religieux soit fondamentalement une explication pseudo-rationnelle du monde, plutôt qu’un système complexe de maintien dans le temps d’une société. Nous ne pouvons plus croire que le religieux soit une part indissoluble et éternelle de l’homme, qui ne mourra qu’avec lui. Contrairement aux apparences, et aux explications routinières, le religieux est bel et bien mort, définitivement et partout – nulle population ne pouvant plus se retrancher des autres. Qu’il subsiste des formes – en tout cas des volontés – de transcendance, cela semble évident ; leur piètre qualité d’ersatz ne prêtant pas à l’optimisme. Malgré tout, nous avons coupé les ponts, et n’avons pas été foudroyés.

* Il y a la théorie selon laquelle les mots premiers seraient, de notre point de vue, tous formes verbales des choses décrites (“Etre-ciel” plutôt que “le ciel”). Par-là s’animeraient (comme dans “animiste”) tout un monde de choses vivantes, habitantes et habitées. Ce qui tendrait à annuler le terme “impersonnel”. Sauf si… ce mouvement-vers qu’implique la forme verbale n’était pas réduit aux formes “animées”, mais étendu à l’intégralité de la perception du monde, inanimé ou pas. Il suffit de s’allonger au sol, par un jour d’été sans vent et sans nuage, pour mesurer le mouvement de l’immobile.

2014.02.15 Interminable Interview : Sudden Infant

Quand Manécante m’a demandé un coup de main pour organiser un concert de Joke Lanz aka Sudden Infant sur Roazhon vous pouvez imaginer que je me suis empressé d’acquiescer.

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J’avais vu Joke quelques années auparavant en compagnie d’Ute Waldhausen  sur une petite scène à La Roche qui Boit pendant l’un des Agrippa, faire une surprenante performance de Sudden Infant.

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C’était simplement mystique : la scène était accolée a une futaie, littéralement encastrée entre les arbres, et, lorsque entre les fumerolles sont apparus  les deux incarnations machinphales… je me suis demandé dans quelle mesure je n’avais pas trop ingurgité d’acides pour être ainsi propulsé en pleine Trilogie Nikopol. La mine réjouie de Phil Interzone m’a directement rassuré, et, après un trinquage de rigueur nous avons suivi les péripéties soniques des deux avatars venus visiter l’humanité. Ce fut impressionnant ! J’aurais du mal à décrire à présent de façon précise le déroulement de ce récital industrialoanimiste, mais le contraste entre les sons rêches et l’environnement bucolique agrémentés d’une poésie résolument punk font  de ce moment l’un des plus mémorables de ma carrière de spectateur lysergique.

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Les rythmiques saccadées, les sons étranges et puissants alimentaient ma boulimie tonnante jusqu’à atteindre un paroxysme qui annonçait inéluctablement… la fin… Fin, qui n’avait pas comblé ma soif insatiable… Je me suis soudainement retourné vers Phil, et, je lui ai glissé : “Si ils arrêtent maintenant je les mange !”

Mon instinct ne m’avait pas trompé, subitement le silence s’imposa pendant de longues secondes laissant interdit le public qui visiblement n’avait pas envisagé cette conclusion raide comme la verge de Priape. Profitant de l’interdiction généralisée, je m’élançais au bord de la scène, où, avant même que les cris de rage inassouvie retentissent dans la fosse, les protagonistes principaux débarrassaient déjà les planches pour laisser Lubriphikatttor prendre la relève. J’interpellais Joke sans ménagement : “I’m going to eat you ! Don’t stop now or I swear I eat you !! …”

Je ne sais pas si ce sont les beuglements de la populace ou mon imparable accent, mais Joke me regarda interloqué en rétorquant : “Why do you want to hit me ?”. Les ricanements de Phil me poursuivaient malgré le tumulte… et le regard inquiet de Joke m’incita à lâcher mon humeur cannibale pour me perdre dans l’obscurité rassurante de la rive et reprendre sereinement mes esprits…

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 J’étais donc, comme je le disais déjà passablement excité par l’aventure quand Manecante m’a demandé un coup de main pour goupiller un concert de Sudden Infant. J’ais immédiatement contacté mon compère NoWay pour lui proposer de réaliser une interview à l’ancienne en ma compagnie. Ce qu’il a accepté derechef.

Et voilà comment après que Fuel in Sekt ait fait sauter les plombs du bar d’Annette à plusieurs reprises avec ses amplis surpuissants, nous nous sommes retrouvés à questionner Joke Lanz sur son extraordinaire projet : Sudden Infant.

DSC_0260Manecante toujours à l’affût nous a gratifié d’une vidéo prise avec les moyens du bord… J’ose espérer que vous allez apprécier !

Pour bien profiter, je vous conseille auparavant de jeter a un coup d’œil a ces quelques liens ; Si ce n’est découvrir cet OVNI, tout au moins pour vous rafraîchir la mémoire a son sujet.

http://www.discogs.com/artist/75608-Joke-Lanz

http://www.suddeninfant.com/

http://www.discogs.com/artist/75331-Sudden-Infant

http://seven1878.blogspot.fr/2012/01/interview-with-joke-lanz-sudden-infant.html

Au soir, le bar était blindé. Difficile pour tout le monde de goûter pleinement le spectacle. Passant par toutes les couleurs de la larve qui veux devenir papillon Joke nous a raconté une fois de plus son histoire… qu’il renouvelle et enrichie à chaque représentation de Sudden Infant depuis maintenant presque vingt ans. Bruitisme et poésie comme toujours au rendez vous. Une thérapie pour lui, mais aussi pour ceux qui étaient présents.

Joke semblait content, il n’a apparemment plus tant que ça l’occasion de jouer dans des lieux “à l’arrache”, et, c’était pour lui une sorte de retour aux sources que ce concert au bout du billard.

Vivement la prochaine fois…

Glaviot